Christchurch : résilience

 

Autant Wellington m’a tout de suite prise, autant Christchurch m’a séduite peu à peu mais peut-être plus profondément. Ce n’était pourtant pas gagné d’avance, les quelques personnes croisées ayant visité cette ville avant moi me dressant un tableau plutôt pessimiste : « Déjà 5 ans passés depuis les tremblements de terre et rien n’a été fait. Qu’attendent-ils ? C’est tellement triste. » Mais après avoir vu Detroit en proie à sa lente décrépitude il y a quelques années, visiter une autre ville en ruine ne pouvait que m’intriguer. Et maintenant que j’ai pu en faire mon propre état des lieux, je ne serais pas si négative. Je dirais même que c’est tout l’inverse.
Certes la ville est un immense chantier et peu de bâtiments sont déjà terminés. Oui, des terrains vagues, souvent transformés en parkings à ciel ouvert, laissent des trous béants de plusieurs milliers de mètres carrés en plein centre-ville, créant un tissu en pointillés là où l’on attend de la densité. Certes, certains îlots ont complètement ou partiellement disparus et l’on perd parfois la cohérence des rues, les quelques bâtiments ayant résisté faisant figure d’objets isolés. Oui, l’avenir de la cathédrale éventrée est encore incertain et la perspective qu’offre sur elle Worcester Boulevard peut être vécue comme une honteuse mise en scène de la ruine. Oui, beaucoup de bâtiments anciens tardent à être restaurés et certains ne sont plus qu’une façade étayée dont on se demande s’il y aura à nouveau une vie derrière. Et oui, des murs entiers de containers masquent les façades les plus branlantes pour éviter qu’elles ne tombent dans les rues…
Malgré tout ça, jamais le mot « triste » ne m’est venu à l’esprit. Je dirais plutôt que de là est née une extraordinaire énergie, une envie de faire peau neuve intelligemment et de s’approprier les décombres d’une ville renaissante. A l’image de cette effervescence nouvelle, la multitude d’aménagements éphémères qui ont fleuri partout, à peine la terre avait-elle fini de trembler. Jardins publics ou partagés, aires de pique-nique ou de jeux, parcours de golf urbain, pianos en libre-service, locaux associatifs, signalétique : des dizaines de projets ont vu le jour dans un souci de partage et de réappropriation de l’espace libre existant ou nouvellement créé par la destruction de bâtiments. Essentiellement composés de matériaux de récupération, ces aménagements semblent pouvoir disparaître aussi vite qu’ils sont apparus. Ils n’en demeurent pas moins une richesse de l’espace public certainement bien plus grande aujourd’hui qu’il y a 5 ans.
De la même manière, la disparition de certains bâtiments et le maintien d’autres a dégagé des dizaines de façades borgnes, comme autant de nouvelles toiles qui attendent d’être peintes. Sur commande, de manière spontanée ou dans le cadre de festivals, des œuvres gigantesques ont peu à peu recouverts ces murs, redonnant vie à ces espaces vacants éphémères. Car, reconstruction oblige, ces toiles sont condamnées à être recouvertes ou masquées, certaines étant déjà cachées par des banderoles « For sale » ou la structure de bâtiments en construction.
Parmi ces projets transitoires, certains paraissent cependant moins éphémères que d’autres. C’est le cas de la cathédrale conçue par l’architecte japonais Shigeru Ban, toute de carton et de polycarbonate, ou du projet Re-Start, quartier commercial composé de containers monochromes reprenant les codes de ceux qui masquent les façades anciennes des rues adjacentes. Ces projets semblent effectivement pouvoir être démantelés à tout moment mais sont devenus de tels attracteurs pour les touristes et les habitants qu’on peine maintenant à imaginer la ville sans ces nouveaux emblèmes.
À côté de ces projets « de l’urgence », certains bâtiments fermés pour reconstruction/sécurisation ont commencé à réouvrir. Cafés, boutiques, ainsi que la très populaire Art Gallery, dont la réouverture fut autant une fête artistique qu’un symbole de la reconstruction en marche, reprennent peu à peu leur place, signe d’un renouveau progressif. Car à considérer l’ampleur des dégâts et de la tâche, 5 ans sont finalement peu face aux moyens financiers, techniques ou politiques nécessaires pour rebâtir un si large périmètre. On peut d’ailleurs imaginer que la ville ait profité de l’incroyable opportunité de cette table rase imposée pour repenser plus largement son urbanisme de centre. Cette réflexion pourrait paraître utopiste et naïve si les rues nouvellement reaménagées, laissant une plus large place aux cyclistes et transports en commun, n’étaient pas le témoin de telles ambitions. Se laisser le temps d’une reconstruction intelligente, une fois l’urgence passée, voilà peut-être ce qui explique cette impression que « rien n’ait été fait ».
Enfin la destruction partielle du centre-ville a entraîné une émancipation des quartiers périphériques, les habitants étant venus y chercher ce que la catastrophe leur avait retiré dans le centre. Là encore, magasins, restaurants, cafés, marchés… Tout ce qui fait le support de la vie populaire a opéré un glissement vers les banlieues proches, rendant très attractifs des secteurs autrefois peu fréquentés. Une invitation forcée pour les habitants à redécouvrir/réinvestir leur ville.
Pour conclure, cet état transitoire, entre ruine, réappropriation et reconstruction, bien loin de donner l’impression que rien n’a bougé, m’a paru d’une richesse que seul cet instant T peut offrir et certainement sans égal dans les années à venir.

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3 réflexions sur “Christchurch : résilience

  1. Coucou Camille,
    C’est Anais et roland!
    J’adooooore ton blog: les photos ont superbes, le style de ta plume aussi…bravo! J’aimerai partager ton blog sur le notre?! qu’en penses tu?
    J’espere que tout roule pour toi? As tu réussi à partir de Naseby, ce petit coin de paradis?!! 😉
    On est sur blenheim now! Passes nous voir!
    Plein de bisous et bon vent! 😉

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    • Hey salut !
      J’ai aussi lu vos aventures avec beaucoup de plaisir et reconnu certaines anecdotes 😉
      Avec grand plaisir pour le partage, si je peux en faire autant…
      Dur de s’extirper de Naseby en effet, mais j’ai fini par reprendre la route. Maintenant dans les Catlins, après un crochet par Queenstown et surtout Glenorchy.
      A Blenheim, je peux vous conseiller d’aller prendre un café au BV Gourmet et le lunch + dégustation à la Wairau River Winery 😉
      Bonne route à vous aussi !
      Bises

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